Le système monétaire actuel ou le mythe de la valeur – Deuxième Partie

De la monnaie crédit à la monnaie du Roi

Nous nous sommes quittés lors du précédent billet sur une monnaie de crédit coextensive de l’échange, très probablement déjà utilisé au sein de populations plus ou moins importantes et sédentarisées. L’écriture n’existait pas encore en ces temps, mais nous savons que l’homme savait déjà compter depuis au moins le paléolithique.


Os d’Ishango, aussi appelé Bâton d’Ishango, daté de près de 23 000 ans avant notre ère

De ces premières formes de sociétés organisées que l’on peut situer dans la période du néolithique il ne reste pas de traces écrites malheureusement, mais les archéologues semblent s’accorder à dire que ce fût une période longue et féconde d’inventions, sans une forte hiérarchisation sociale et sans grandes différenciations de classe ou de genre. Il est aussi probable que la guerre y était, au moins initialement, presque inconnue, car la grande majorité des établissements humains remontants à cette vaste période ne présentent pas de fortifications. Idéaliser des périodes heureuses d’un passé lointain, une sorte de paradis perdu serait une grave erreur, l’Histoire de l’homme est beaucoup moins édifiante dans la réalité. Ces humains de la préhistoire étaient, certainement, beaucoup plus proches de nous qu’on ne pourrait l’imaginer.

Dans ce qui reste des premiers habitats du néolithique on remarque une caractéristique commune, un centre névralgique, une sorte de temple de forme circulaire semi-enterré. Se pourrait-il que ce lieu ait pu servir entre autres comme entrepôt de céréales, lentilles et tout autre aliment essentiel pouvant être conservé, l’équivalent de nos actuels silos ? Un lieu vital pour ces communautés en plein développement qui connaissaient bien le danger de la famine dérivant d’une mauvaise saison, une sécheresse ou une alluvion. Un lieu aussi fatalement lié aux cultes (du latin cultus, participe passé de colĕre, cultiver). Comme tout lieu précieux, il était aussi très probablement gardé par ceux que nous appellerions aujourd’hui des templiers, des gardiens du temple. Des hommes très probablement au service du grand prêtre, serviteurs des dieux et protecteurs de la communauté, des guerriers.


Jerf el Ahmar (Syrie) 9500 à 8700 av. J.-C.

Affirmer avec certitude le cours des événements est une tâche bien ardue en l’absence de traces écrites, mais il nous est toutefois possible d’émettre des hypothèses. Il est tout à fait probable qu’avec une forte croissance démographique et une plus grande facilité à se déplacer sur de longues distances une classe de guerriers se soit progressivement imposée par nécessité de défense/offense et de gestion/répartition de la richesse créée par le développement humain.

Simultanément, les grands prêtres qui disposaient de beaucoup de temps pour penser et étudier avaient fait d’énormes progrès dans le calcul et avaient appris à maîtriser l’écriture. Un exemple parmi d’autres du fait que les plus grandes créations humaines sont le fruit de ce qui est apparemment inutile, d’une grande disponibilité de temps et de l’ennui. C’est quand l’homme échappe à la nécessité qu’il peut finalement créer. Ceux qui étaient les gardiens du temple deviennent petit à petit les propriétaires du temple et l’apport initialement volontaire de la communauté à l’entrepôt alimentaire devient obligatoire. Une classe dominante de guerriers avec leur suite de soldats, leur cour de grands prêtres et scribes commence alors à façonner les formes de l’État moderne concentré autour du palais, lui-même au centre de villes fortement fortifiées. Nous assistons à la naissance des premières grandes civilisations, de l’Égypte à Babylone pour arriver en quelques millénaires à la Grèce Antique.

L’écriture permet un recensement précis de la population, l’établissement d’un ordre juridique, l’établissement de l’impôt, la naissance et la diffusion de la monnaie royale ainsi que le calcul des intérêts sur la dette. La société se hiérarchise enfin, selon un ordre précis décrété par la volonté du roi. C’est aussi au sein des premières grandes civilisations que la propriété privée est formalisée et documentée. Le temple est toujours chez les Sumériens le lieu de collecte du blé, de la comptabilité de l’État, de l’enregistrement des prêts et du calcul des intérêts. Ce que nous appellerions aujourd’hui une direction générale du Trésor et de Banque centrale réunies. Différenciation sociale, force, brutalité, punition et terreur deviennent système et le rôle de la femme commence une longue parabole descendante. Mais, plus important encore, la communauté qui était un seul corps est scindée en deux parties distinctes, l’État souverain et le peuple. C’est une véritable dualité qui se met en place, deux ordres de grandeur différents. L’État assume une dimension d’existence propre, séparée de ses sujets et supérieure à eux.

Fragment de compte de la fin de l’Indépendance délienne (J. Tréheux, « Les hiéropes déliens de 171 avant J.-C. » BCH CIX, 1985, p. 485-497 – cliché EfA)

Pour le dire avec Platon : « L’Amour, dit-il, est le protecteur et le médecin des hommes ; il les guérit des maux qui les empêchent d’être heureux. Pour juger de ses bienfaits, il faut connaître ce qu’était jadis la nature humaine. Il y avait trois sortes d’hommes : l’homme double, la femme double et l’homme-femme ou androgyne. Ils étaient de forme ronde, avaient quatre bras, quatre jambes et deux visages opposés l’un à l’autre sur une seule tête. Vigoureux et audacieux, ils tentèrent d’escalader le ciel. Pour les punir, Zeus les coupa en deux, leur tourna le visage du côté de la coupure, afin que la vue du châtiment les rendît plus modestes, et chargea Apollon de guérir la plaie. Mais dès lors chaque moitié rechercha sa moitié, et quand elles se retrouvaient, elles s’étreignaient avec une telle ardeur de désir qu’elles se laissaient mourir dans cet embrassement de faim et d’inaction. Pour empêcher la race de s’éteindre, Zeus mit par devant les organes de la génération, qui étaient restés par-derrière. De cette manière, les hommes purent apaiser leurs désirs et enfanter, et c’est ainsi que l’Amour rétablit l’unité primitive. Chacun de nous n’est donc qu’une moitié d’homme, et cherche sa moitié. » Ce grand génie nous décrit, dans « le Banquet », très précisément la déchirure profonde qui s’opère à ce moment de l’Histoire entre la communauté des humains et l’État.

Était-ce une nécessité ? Chacun y apportera sa réponse, car du contraire nous ne pouvons rien dire. L’Histoire a été écrite par les vainqueurs et le monde moderne est fils des premiers pharaons. Force est de constater, néanmoins, que toutes les civilisations humaines, sans exception, ont connu des phases d’expansion, d’apogée puis d’implosion, souvent provoquée par une sur exploitation des ressources disponibles.

Mais retournons à la monnaie du roi et à son fonctionnement, il s’agit toujours de crédit, mais les rôles s’inversent. Ce n’est plus la communauté à créditer les individus recouvrant des fonctions d’utilité publique pour la contre-valeur de leur travail, mais le roi qui fait crédit de sa propre monnaie à ses sujets. La scission entre pouvoir et sujets devient matérielle et monétaire. Seul le roi peut créer et distribuer sa monnaie à ses sujets, le faux-monnayage est d’ailleurs, et le restera jusqu’à nos jours, très sévèrement puni, car directement associé à une atteinte au souverain. Mort par ébouillantage : « Ce châtiment consistait à plonger le condamné dans un grand chaudron où l’on a fait bouillir de l’eau ou de l’huile… Il était aussi possible d’allumer le feu sous la marmite après avoir plongé le condamné dans le liquide, la mort était ainsi plus lente. Ce châtiment fut pratiqué au Moyen-Âge, le plus souvent sur la place du marché et essentiellement contre les faux-monnayeurs. »

Le Roi devient le monopoliste de la monnaie sur tout son territoire. Tous les sujets du règne doivent se procurer cette monnaie royale pour s’acquitter de l’impôt, y compris les provinces les plus éloignées. Seule l’autorité centrale est habilitée à forger la monnaie. Remarquez qu’il en est de même de nos jours, seul l’État central bénéficie de ce pouvoir en excluant régions et communes. Dans la zone euro c’est encore plus centralisé, seul l’Eurogroupe, un comité non élu d’experts, décrète quel pays peut faire des déficits et à quelle hauteur. Ce système crée, pour le monopoliste de la monnaie, un avantage immense, car tout le monde devra en partie ou totalement travailler pour lui et à ses conditions pour accéder à sa monnaie. C’est lui qui peut déterminer librement les termes de l’échange, fixer les salaires et les prix auxquels il désire se procurer tout ce dont il a besoin pour accomplir son dessin, nourrir et récompenser ses armées et sa cour, organiser de longues campagnes de conquête, etc.

La taxe/impôt n’est qu’un cheval de Troie, le roi peut produire autant de monnaie qu’il l’entend, et n’a aucunement besoin de la taxe. Elle ne lui sert qu’à créer une demande constante pour sa monnaie en cachant à ses sujets son réel pouvoir : la création monétaire illimitée dont lui seul dispose. Garder une certaine partie de la population en état de détresse matérielle était vraisemblablement vu par le pouvoir comme une nécessité pour justifier l’existence même d’un protecteur. C’est à partir de là que les civilisations occidentales se sont mises en marche.

Voyez-vous ce système finement élaboré il y a de ça cinq mille ans, fonctionne encore aujourd’hui exactement de la même manière. Il nous aura fallu attendre la fin du XXe siècle et un certain Warren Mosler, le père de la MMT (Modern Monetary Theory) pour commencer à le comprendre. L’État est le monopoliste de la monnaie aujourd’hui comme à l’époque de Hammourabi ou de Jules César. Un État souverain ne peut jamais prétendre manquer des ressources financières nécessaires à réaliser tel ou tel autre projet. Sa « dette » est tout simplement sa monnaie, une prétention légale sur tout bien ou service produit sur son territoire.

Dire qu’un État ne dispose pas de suffisamment d’argent pour garantir un emploi digne de ce nom à tous ses sujets revient à dire qu’un mathématicien ne dispose pas de chiffres suffisants pour écrire un nombre périodique.

Mais revenons à nous, la monnaie perd ici sa neutralité, c’est du crédit certes, mais unilatéralement imposé. Sa non-acceptation implique l’impossibilité de solder l’impôt ce qui a des conséquences très graves. Elle acquiert donc des caractéristiques qui sont celles d’une marchandise précieuse qu’il nous faut par tous les moyens nous procurer, faute de quoi nous nous voyons privés de nos biens et de notre liberté si ce n’est pire. L’assimilation progressive de la monnaie du roi à des métaux précieux tel que l’or ou l’argent lui conférera au fil du temps encore plus de matérialité jusqu’à en faire une sorte de divinité. Mais la monnaie a toujours été et ne pourra jamais être autre chose qu’une trace comptable de qui a fait quoi et à quelles conditions. Souvenons-nous que la monnaie du Roi n’est autre qu’une verticalisation de la monnaie crédit, rendue possible par l’impôt, du latin imponere/rendre obligatoire/imperare/dominer.

Que nos sociétés modernes aient la nécessité d’un État de droit pour garantir un bien être commun n’est pas remis en question par mes réflexions. Cependant pour faire face de manière équitable aux défis futurs, il semble impératif que les choix de politique économique des États se concentrent dorénavant uniquement sur les limitations réelles en abandonnant l’excuse sempiternelle de la restriction financière.

Sources:

  • Véronique Chankowski : « Nouvelles recherches sur les comptes des hiéropes de Délos : des archives de l’intendance sacrée au « grand livre » de comptabilité »
  • Wikipédia : « Mort par ébouillantage »
  • https://michael-hudson.com/2018/04/palatial-credit-origins-of-money-and-interest/
  • https://mmt-france.org/2019/08/16/mmt-fondements-historiques-et-logiques/

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